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Cimes en vue– Alpinisme dans les Écrins
Écrins d’alpinisme
Les écrins sont les petites boîtes servant à protéger et garder les bijoux. Les montagnes du même nom ont comme étymologie ce mot qui, dans la région, servait à qualifier certains coffres de stockage. L’espace des Écrins étant lui-même encaissé, chaque vallée, chaque sommet se mérite en raison de son accessibilité complexe. De même à l’heure actuelle, la roche constitue encore une frontière que l’on n’a pas dynamitée, car le coût économique ne le vaut pas pour l’instant.
Les Écrins sont un bijou à protéger, comme d’autres chaînes montagneuses en France, puisqu’ils n’ont pas été urbanisés à outrance. Le paysage plurimillénaire façonné par les éléments naturels n’est pas défiguré par un anthropisme vorace. Les quelques installations humaines qui peuplent cette région ont l’air à leur place. J’ai eu la possibilité d’y aller plusieurs fois. Cette fois-ci, nous étions en mai. J’étais avec le Club alpin Île-de-France pour trois jours. Objectif principal : une initiation en groupe aux techniques de base de l’alpinisme et principalement à la progression sur neige et glace.
Ce texte suit le fil de ces trois jours à quelques minutes près — la marche, les images, puis les idées qu’elles déposent — pour raconter, là-haut, le récit du séjour et les enjeux de la réalisation de cette série.
Premier jour.
Départ avant le lever du soleil de Grenoble, on dépose la voiture au Pré de Madame Carles au bout de la vallée d’Ailefroide. Première étape : monter au refuge du Glacier Blanc pour y faire une pause casse-croûte. Avant même le refuge, la neige est déjà bien présente. Les jours précédents, il a dû neiger plus de 20 à 30 cm selon les lieux et leurs reliefs. On franchit ces quelques obstacles, on monte et glisse dans une neige molle, pas encore de la soupe, ce n’est pas désagréable. Le soleil est au rendez-vous, malgré des températures parfois assez fraîches lorsqu’il se cache la nuit ; lui et ses rayons chauds ne nous quitteront pas du séjour.
Réaliser des photos ici est un certain défi sur différents points. Niveau matériel, il faut quelque chose de léger et de réactif. J’ai mon boîtier Nikon Z7II avec un 24-70 mm f/2.8 ; trois batteries : c’est déjà lourd. Pour le ranger dans le sac d’alpinisme, j’utilise une housse. Je le laisse toutefois accroché à la bretelle du sac à dos, avec une attache rapide, afin de pouvoir faire mes prises de vue au plus vite. Malgré le peu de matériel, le dénivelé m’a rappelé l’expression de « caillou » pour discuter équipement photo. Oui, j’ai l’impression d’avoir lesté le sac. Je suis le seul avec du matériel photographique conséquent, en plus des essentiels d’alpinisme que nous avons chacun·e : je ne regrette pas de travailler le cardio pour ne pas être à la traîne.
On grignote rapidement au refuge, surplombé par le majestueux Glacier Blanc qui tire bien son nom. Puis on chausse les crampons, on enfile le casque et le baudrier, on attache le matériel au porte-matériel. Quelques remarques de sécurité, et c’est parti. Première étape : grimper la moraine frontale pour accéder au glacier. Arrivés juste avant le front de ce dernier, on s’encorde. On avance dans cet univers blanc, noir et bleu : un triptyque de couleurs magnifiques. Très vite, la neige fraîche rend la progression difficile. Déjà fatigués par un réveil aux aurores et la première montée sous la chaleur, la suite s’annonce longue. Heureusement, les référents·es cafistes ont bien géré le coup et ont loué des raquettes en urgence sur la route depuis Grenoble. Il nous reste peu de temps pour atteindre le refuge avant la nuit.
Les participants les plus lourds déchaussent bien vite les crampons au profit des raquettes. On continue comme ça d’avancer sur le Glacier Blanc jusqu’à atteindre la moraine latérale gauche surplombée par le refuge des Écrins à 3170 m d’altitude. Le dernier raidillon pour l’atteindre épuise nos dernières forces. On arrive pile à temps pour le repas du soir, 19 h. Rapide repas, débrief, plusieurs personnes souffrent un peu de la fatigue et de la montée en altitude soudaine. On termine les sacs pour le lendemain et on constitue les cordées. Je profite des dernières minutes avant le coucher pour prendre quelques photos, puis direction le dortoir qui passe de 10 °C à 25 °C en 15 minutes ; à deux douzaines de dormeurs·ses, la nuit fut courte.
Deuxième jour.
Outre le matériel photo, il faut aussi gérer le temps en permanence. D’un côté, celui nécessaire à la réalisation des clichés et à la gestion du matériel. De l’autre, celui du groupe et de la cordée, qu’il ne faut pas mettre en retard. La prise de vue demande toujours un arrêt du photographe, physique et/ou mental. C’est rapide, mais parfois peu compatible avec des activités qui exigent une concentration constante, ainsi qu’un déplacement continu dans un environnement non aseptisé et qui peut être dangereux si l’on y agit de manière inadéquate. Pour l’image, il faut parfois s’arrêter physiquement quelques secondes ou minutes : cela peut être désagréable, voire risqué, pour la cordée. Il faut aussi s’arrêter mentalement pour se concentrer, ce qui peut créer des problèmes si c’est mal géré. Ce temps de la photo peut entrer en contradiction avec celui du groupe. Pour moi, en montagne, c’est un aspect difficile à équilibrer. Ne serait-ce que le matin : lorsque tout le monde boucle son sac, j’ai besoin d’une dizaine de minutes de rab pour vérifier la carte mémoire, la batterie (vis-à-vis du froid) et la lentille frontale, souvent entachée par la neige en suspension.
Réveil à 4 h 20, petit déjeuner à 4 h 30, puis départ pour la Roche Faurio, à 3730 mètres. On longe la rive gauche du Glacier Blanc. La nuit a bien gelé la neige, la progression se fait donc facilement. On passe sous quelques séracs, bien en place, sans s’arrêter pour les photos. Puis l’ascension jusqu’au sommet : à l’exception d’un passage un peu raide et plus technique, tout se déroule au mieux. Je fais mes clichés en essayant de raconter ce premier sommet, pour moi, en alpinisme. Petite pause là-haut pour manger et admirer la vue. La redescente est facile et rapide : la neige des derniers jours s’est stabilisée et, avec la chaleur, elle devient assez tendre pour tailler de bonnes marches. Arrivés au refuge : repas rapide, sieste, puis exercices l’après-midi (arrêts en cas de chute, efficacité en progression, corps mort). Après avoir appris ou révisé nos manips, il est déjà l’heure de manger et de se mettre au lit. Bien sûr, je profite toujours du coucher de soleil pour shooter rapidement ; néanmoins, le lit et le peu de sommeil des jours précédents ont vite raison de moi.
Troisième et dernier jour.
J’ai essayé de constituer une série photographique non pas sur la montagne mais sur nous et la montagne. Cette dernière a le rôle principal de la série. Ce que j’essaie de mettre en avant, c’est le moment vécu, autrement dit ces paysages qui n’existent que par notre présence. Bien entendu, la beauté des hauteurs se suffit à elle-même. Toutefois, ce qui m’intéresse, c’est notre rapport à cette beauté, c’est-à-dire comment nous la percevons. Ainsi, les expériences que l’on peut y vivre résultent de nos ressentis. Ces derniers sont influencés tant par les personnes qui nous accompagnent que par nos imaginaires. Arriver au sommet n’a pas d’importance pour moi, ce qui compte est l’aventure. Mes photos cherchent à vous emmener avec moi dans cette expérience de groupe, de vie, là-haut.
Réveil à 4 h 20, petit déjeuner à 4 h 30, puis départ pour le Pré de Madame Carle, à 1875 mètres : le parking où nous avions laissé les voitures le premier jour. On longe la rive gauche du glacier. Il est assez tôt pour se faire plaisir une dernière fois en montant au col du Glacier Blanc, à 3275 mètres. On dépose en bas une partie des affaires non essentielles, près de la moraine latérale gauche, puis on s’attaque à la montée. Quelques gouttes de sueur, un peu de pâte d’amande : nous voilà déjà en haut. Quelques photos, un au revoir à la vue environnante, puis redescente vers la vallée d’Ailefroide.
Lors de la redescente, une question me taraude dans ces espaces : leur accessibilité et les groupes qui les fréquentent. La montagne ne divise pas, au contraire, elle est le trait d’union qui rassemble. Elle peut tisser des liens entre les personnes, faire émerger des relations, gommer les aspérités. Elle doit être un lieu d’inclusion pour ce faire. Ce qui existe en bas comme absurdités de l’humanité y reste. Ici, notre groupe n’était pas des plus hétérogènes qui soient, j’en suis conscient. Mais on peut noter une mixité de genre croissante dans les massifs ; il faut continuer en ce sens à participer à permettre à une diversité d’individus de fouler ces lieux. Bien sûr, ce sont des espaces fragiles, cependant ils sont d’ores et déjà menacés au sein de l’anthropocène. Pour faire face aux défis à venir, il nous faut penser global et agir local : partager ces lieux, apprendre aux autres à en prendre soin et à les aimer, amène de fait à vouloir les protéger. Comment demander aux autres de défendre quelque chose qu’ils ne connaissent point ?
On s’arrête rapidement au refuge du Glacier Blanc pour manger. On en profite pour donner des nouvelles aux proches, déchausser les crampons, faire une rapide sieste. Les chocards profitent des courants d’air chauds pour effectuer quelques voltiges face à nous, puis nous piquer les miettes du repas. On redescend vite : beaucoup ont leur train le soir même, et il ne s’agirait pas de le louper. Quelques glissades ponctuent la descente ; au vu de la chaleur, un peu de neige ne fait pas de mal.
72 heures ressenties fois quatre. Ce week-end a un goût de reviens-y bien prononcé. De retour dans ma chambre à Grenoble, je contemple les montagnes qui encerclent la ville, il me tarde déjà d’y retourner.
Merci d’avoir pris le temps de découvrir une sélection de mes photos. N’hésitez pas à explorer le reste de mon portfolio !
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